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MONSTRUEUX ISF

Une enfance difficile... Car à la maison il fallait faire très attention. Pensez donc, entre les commodes et les guéridons, les vitrines. Et surtout les consoles dorées à la feuille, les bergères, les méridiennes et les cabriolets. Au milieu de tout cet inconfortable capharnaüm Louis XV, la vie n'était pas drôle. Et les croûtes. . . Chardin, Boucher, Coypel, Lemoyne, plus des excentriques ... Pissarro, Corot, Van Dongen, et même quelques décadents ... Seurat, Modigliani, Klimt… pas folichon tout ça ! Pas beaucoup de place pour les photos de Marilyn et de Rita ! Mes nuits étaient moroses. Et puis c'était du fragile chez nous ! Pas trop possible de jouer aux petites voitures ou au yoyo dans le salon. Pas question non plus de se vautrer sur un canapé en rentrant du tennis, ni de découper les pages des ouvrages de bibliophilie pour en faire des cocottes ou des avions ! Et l'argenterie ... si lourde! Et la fragilité des Sèvres ... Toute l'histoire qu'on me fit pour avoir essayé ma carabine à plomb sur une collection de Hannong. Invivable vous dis-je. À quoi bon raconter ma terne existence ?

Pas intéressé par les études mais scrupuleux, j'ai très tôt travaillé chez mes parents, de besogneux commerçants antiquaires. Au fond de la boutique je me suis occupé des écritures et de la surveillance du petit personnel. Pas de la tarte ! Quarante cinq années de labeur gris. Une épouse austère, perdue depuis quatre années. Deux enfants qui maintenant font des affaires dans les îles grâce à quelques judicieuses restructurations de patrimoine. L'héritage? Parlons-en ... Heureusement que mes parents avaient pris leurs dispositions: le pécule suisse a permis de payer les droits de succession et de laisser chez les helvètes une poire pour la soif. Mes biens? Pas grand-chose ! L'humble demeure où j'habite près d'Arcachon et un minuscule pied-à-terre parisien dans le XVIème, et deux petits appartements que notre SCI loue à des gens biens dans les Hauts-de-Seine. Bref je suis un obscur retraité, ma pension n'est pas bien grassouillette. La preuve? Mes revenus sont si modestes que le bouclier fiscal ne me concerne pas, tant s'en faut ! Tout irait à peu près bien ; je ne suis ni difficile ni exigeant ! Mais voilà, Nosferatu est d'une voracité monstrueuse : je suis assujetti à l'ISF !

Dix sept mille deux cent soixante euros, rien que ça ! Deux mois de pension! Alors je fais quoi moi ? L'entretien de mon chien n'est même pas déductible, et pourtant il bouffe le doberman! Il va falloir que je me prive cruellement. Des restrictions ... À mon âge ... Un scandale! J'hésite entre la suppression de mes deux petits voyages aux Antilles et les services d’une très accorte femme de ménage aussi affectueuse que compréhensive, patiente de surcroît. Quel dilemme ! Un martyre cornélien ! Voilà où des gens comme moi, des bons citoyens, des Français de souche en sont réduits. Quand je vois cette gabegie, tout ce que l'on distribue aux flemmards, aux va-nu-pieds, j'en ai les sangs en ébullition. Le soir je caresse mon vieux ‘’gastinne renette’’ ; il va falloir revenir aux fonda-mentaux. (Gastinne Renette est une maison fondée par Louis Gastinne et Albert Renette en 1812 à Paris pour fournir du matériel de duel et de chasse)

Statistiques 2010 en France : 8 millions six-cent mille pauvres qui vivent sous le seuil de pauvreté (964 € par mois) et 1 enfant sur 5 est touché par ce fléau, surtout dans les familles nombreuses.

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