-- Excusez-moi, Monsieur ! Avant tout je vous remercie de me consacrer quelques instants si précieux de votre vie. On parle beaucoup de vous dans les sphères médiatiques. Ceux qui vous argüent ont pour vous une espèce d’admiration zélée d’effroi. Vous êtes pythie, vous êtes gorgone, vous êtes l’hydre de Lerne tentaculaire, fascinante et terrorisante. Pourtant, on vous connaît mal ! C’est insolite car vous pesez très fort sur nos misérables existences. Et nous avons peur. Nous ne connaissons ni vos buts, ni leur pourquoi, ni leur comment !
--Nous n’avons qu’un but : gagner de l’argent ! Beaucoup d’argent. Des monceaux et des piles ! Des sommes qui dépassent votre médiocre imagination. Vous vous demandez : pourquoi ? Demandez-vous : pour qui ? Il fut un temps où les choses étaient simples comme bonjour. La noblesse et la bourgeoisie associées au clergé, servies par la maréchaussée et l’armée, cette admirable élite n’en faisait qu’à sa guise. Ces vénérables gents s’enrichissaient à qui mieux-mieux, décidaient de tout et tenaient le tiers état sous le joug. Cette époque était radieuse, admirable et séduisante. Parfois, des soubresauts infects agitaient le bas peuple. Les seigneurs et les grands renversaient cette chienlit à grands coups de lame, ébouillantaient, rouaient, jetaient dans les culs de basses-fosses ou déportaient en terre incultes où paludisme et fouet faisaient régner l’ordre établi. Hélas ! Des idées maléfiques jaillirent comme des mauvaises herbes ? Force est de constater que l’on se méfiât peu et qu’il fut trop tard pour les anéantir.
-- Quelles idées ?
--Tout cet amoncellement pourri… On s’intéressa aux philosophies antiques qui alimentèrent les utopies : liberté, égalité, droit. On prétendait qu’un homme en valait un autre ; rien qu’ça ! On ouvrit le savoir aux plus incultes. Les scientifiques s’attaquèrent aux saines croyances. Ils lâchèrent un étalon fou qui s’appelât ‘’progrès’’. Et dans une sorte de torpeur ceux qui n’avaient nul besoin de ce néfaste progrès, s’éprirent de lui. Apparut cette exécrable lèpre, la démocratie, qui fit les ravages que l’on sait. Un effroyable désordre s’installa. La populace devint de plus en plus exigeante, et de plus en plus rebelle. Toujours à cause de ce maudit progrès qui ne pouvait fournir pour tous, ces nouveaux métiers : ingénieurs, chercheurs, techniciens, médecins, j’en passe. On enseigna. On sortit de sa crasse originelle un troupeau de rustres qu’il fallut payer. Et, même, écouter. Ce vil progrès accoucha d’un monstre envahissant et lubrique : le Progrès Social ! Horreur et putréfaction ! De cette anormalité la classe moyenne naquit, constituée de gloutons maléfiques. Il fallut leur concéder bien trop d’appétences ! Qui céda à leurs sollicitudes ? Les gouvernements, les politicards, les administrations ! Bref ! Cette aberrante organisation démocratique tenant ces avantages et son pouvoir du peuple. Peuple ! Ce mot me donne la nausée. Heureusement, ce qui meut essentiellement l’homme c’est son seul intérêt.
-- Pas tous les hommes ?
-- Ceux qui ne sont pas inféodés à leur propre intérêt sont des biscornus, des déséquilibrés, des nocifs… Donc, bien issus de la plèbe, certains devinrent riches et puissants à leur tour. Regardez bien, les fraîchement investis sont les plus exaltés, les plus intransigeants. Mais voilà ; trop de monde au festin réduit la part des invités à sa portion congrue, et cela est intolérable. Pis, ceux d’en bas continuaient à beugler en réclamant toujours plus. Nos serfs qui s’escrimaient à la tâche 7 jours par semaine et 15 heures par jours nous réclamaient des semaines de 5 jours et de 35 heures. Certains économistes avançaient des propos d’hérétiques : 32 heures par semaines et 4 jours de travail.
Alors nous mîmes en place, non sans mal, une géniale mécanique faite de trois parties principales et admirables. La mondialisation, la financiarisation, la volatilité. Afin de réduire les coûts et d’augmenter les marges, nos bons industriels délocalisèrent, et surtout, se mirent à spéculer comme des insensés. Sur leurs propres valeurs, sur celles des autres, sur les matières premières, sur les vivres, sur le pétrole, sur les céréales, sur la famine, sur la guerre, sur la paix, sur les épidémies, sur les médicaments, sur la dette, sur les intérêts de la dette et jusque sur l’eau, la viande de bœuf et celle du cheval. Admirable ! Les nouveaux gouvernants et leurs affidés tolérèrent et approuvèrent de savants montages permettant aux plus riches d’organiser l’esquive fiscale ce qui les transportât à endetter durement leur pays car ils ne pouvaient pas complètement l’affamer. Voilà comment nous avons bouclé la boucle. Nous sommes (presque) revenus à la genèse de notre idéal. Les pauvres seront de plus en plus pauvres et nous de plus en plus en riches. La théorie est remise en marche. Alléluia !