Depuis 1986, le désespoir le mine. A s’en faire des cheveux blancs. Sur les hauteurs de la forêt de ‘’Cervellu’’ j’avais remarqué, à l’époque, son extravagante teinture. Alors que tous ses congénères, châtaigniers rescapés du feu, confrérie de résistants bi voire tricentenaires, certains brûlés à un degré extrême, d’autres toujours fiers d’exhiber leurs scarifications artistiques, dadaïques, sur des troncs qui ne manquent pas d’estomac, mais qui arborent, fièrement, leur canopée émeraude et resplendissante.
Même vides, ils hébergent encore dans leurs flancs, poulaillers, soues à sangliers et même quelques rapaces endémiques dans une originale mixité sociale. Mais voilà ! Pourquoi ces cheveux blancs pour l’un d’entre eux ? Alors que tous les autres, en dépit des épreuves du temps, de leurs terribles blessures, affichent toujours de belles coiffures régénérées, vert espérance ? Ca l’affiche mal !
Pourtant, la famille des fagacées, solidaire dans l’entretien et la parure se parle, se rassure, se console et le salon de coiffure est commun. Tous adorent les coups de peigne, résistent aux brusqueries du vent. Parmi les plus âgés, un vétéran : Moka pour les intimes, en raison de la noirceur de son corps horriblement mutilé par l’incendie qui ravagea le secteur avant 1945. C’est ma grand-mère, Zia Ninina, qui me donna cette date approximative et ma mère qui m’expliqua, sans la garantir, l’origine du ‘’cugnome’’*: Moka ! Eh ! bien, Moka ou pas, il était loin de broyer du noir notre vétéran. Carbonisé partiellement par le feu, assommé par le soleil, lapidé par les pluies torrentielles, il prenait grand soin de sa verte chevelure, éparse certes, mais soignée, riche en bigoudis, ses bogues acérées dont certaines, ouvertes après avoi
r roulé à terre, délivraient une lumière bosselée, martelée, ciselée par un joailler céleste.
J’admirais tous ces géants, majestueusement pauvres, élevés à la dure, autour desquels les enfants du village jouaient à se faire peur. Sans pour autant, m’expliquer ou comprendre le mystère capillaire de l’un de ces géants. Pourquoi ces cheveux blancs ? Mauvaise lotion ? Mauvais présage ? Ou bien encore, pour rester dans la châtaigne, un ‘’bogue’’ informatique ? Pourquoi cette tristesse affichée, cet autisme apparent, ces racines malades de plaies noires ou blanches perçant le sol de leurs souliers d’inquiétude ? Et surtout, ces cheveux d’un blanc sale qui semblent porter le deuil, là où le noir des autres ressuscite la joie, la foi.
Depuis tant d’années, au cours desquelles je n’ai plus eu de nouvelles de lui ; est-il toujours en vie ? Mes interrogations d’époque relevaient-elles de l’illusion, de la science ou de la poésie ? Au sujet du châtaignier aux cheveux blancs, j’entends encore quelques réflexions de nos vieux, les meilleures peut-être, en tout cas les plus spontanées : « Hè Tchernobyl sicuru, sicuru. »**. Crédulité ? Crédibilité ? Qui sait ? Beaucoup de ceux qui le disaient, le croyaient, ne sont plus là pour le répéter, le ressentir. La thyroïde, des années durant, fit glande à part. « So i Russii… »***
Bien entendu, le gouvernement français de l’époque, n’est en rien responsable. Il a fait tout ce qu’il a pu. Il a même arrêté le nuage toxique à nos frontières ! Sans l’aide des banques.
Alors, par temps de crise, la France a d’autres préoccupations que l’indemnisation des victimes de Tchernobyl. Il y a beaucoup plus préoccupant ! Par exemple ; d’aller se faire voir chez les Grecs !!!
* surnon. ** C'est Tchernobyl sûr,sûr. *** Ce sont les Russes...